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samedi 1 octobre 2016

Ana TOT, méca, Le Cadran ligné, juin 2016




Ana Tot, méca, Éditions Le Cadran ligné, 70 pages, 20 x 13 cm, juin 2016, 13 € (franco de port)


COMMANDE ET CORRESPONDANCE :

Chèque à l’ordre de Le Cadran ligné

LE CADRAN LIGNÉ
Le Mayne
19700 Saint-Clément

Laurent.albarracin//gmail.com
(COURRIEL/MAIL : remplacer // par le signe @)


► CATALOGUE TÉLÉCHARGEABLE → ICI

► SITE LE CADRAN LIGNÉ → ICI


◘ _ ◘


~ Lecture par Isabelle DALBE ~



A Machin, Machine, Ana Tot parle, non sans humour et facétie, de moult machins-trucs existentiels, en le faisant en marche avant dans un 'en avant, marche!', faisant parfois machine arrière, en parle et reparle en sens giratoire et en girouette, en sens versé inspiré, traversé, inversé, renversé, expiré, sensé, et insensé censé sensé. Sans couper court, parle longuement court, au long cours : en long, en large, en travers et par-devers tous et tout sans à tort et à travers. Parle avec des si pour situer ses si-si ! sans tuer ses si situés-ci : « mais si je te dis justement que tes cravates sont comme des chaussettes, c'est que tes cravates sont (comme elles ne sont pas) ». Parle de sa place à sa place qu'elle déplace, remplace et replace de place en place : «  Tu es vide, je suis pleine. D'un coup je me vide. Je ne suis ni pleine, ni vide, je suis fermée ». Parle en montages montés en étages, démontés, remontés montés à démonter sur la même page « C'est pareil est différent de c'est différent. C'est pareil est différent de tout. C'est pareil n'est pas pareil. Si ce n'était pas différent ce serait pareil. Si c'était autrement que c'est différent ce serait c'est pareil. ». Parle en gags, sans gageure et gage gagas engagés dans son je, non songe-creux «  je suis dupe. Mon regard a beau pivoter à cent-quatre-vingt degrés à droite de bas en haut je suis dupe. Je ne sens pas que je suis dupe. Non seulement j'ignore ce qui me dupe mais j'ignore même que je le suis ». Ana Tot parle irrémédiablement inventive, invasive, irradiante, ondoyante.

Les quarante-trois textes de méca (mécaniquement mes cas ? cas...mais ?) laissent une matière captant l'attention. Intéressés à part entière, touchons quelque part quelques parts de l'ouvrage depuis le coup sans pareil qui part.

«  qu'ils crèvent les artistes. Qu'ils crèvent les poètes. […] Qu'ils crèvent comme crèvent les autres, les sans-étiquette, les animaux […] ».
Dans un 'sauve qui on veut' (sauve conduite conductrice), Ana Tot dresse le cortège 'de-tous-ceux-tout-cela-qu'ils-crèvent-vifs !' (sauf, n'en déplaise, qu'avant-terme, ils vivent : « ces artistes, ces poètes, ces confréries, ces confraternités », etc.) et la cohorte 'de-tous-ceux-tout-cela-qu'ils-vivent-saufs !' (sauf, n'en déplaise, qu'à terme, ils crèvent : « ces sans-étiquette, ces animaux, ces chiens, ces hommes, ces femmes, ces corps », etc.). Autant de listes inscrites dans ce programme, voire pseudo-programme, celui-ci aussitôt exhorté à un impérieux 'crève-crève-crève !', avant même que d'être sorti, vif et sauf de l’œuf vital qui, sans gêne, le générait. Une façon désabusée de prendre acte de l'impondérable fil conducteur vers la 'crèvitude-pour-tous-et-pour-tout' qui fait fi de toute étiquette méritoire/déméritoire des « catégories et catégorisés ».

«  on ne manipule pas la lèvre comme on actionne une poulie. On n'appuie pas sur le bouton d'acné pour faire lever la fièvre jaune […] ».
Des actions en regard d'autres actions sans rapport lèvent néanmoins dans l'esprit une séduisante alliance imagée. L'audace de cette cohabitation improbable, doublée de joliesse, introduit aisément la vraisemblance du pareil au même.

«  comment raser sans s'émousser. Comment mousser sans araser. […] ».
Jeux de mots pour jeux de résonance racés : à raison née sans raisonner, à art assez sans harasser.

L'identité dépeinte en un portrait aux empreintes pur sang « Sang qui semble tenir seul. Et qui se tient. On tient, tendus dans le sang. […] Cent pour cent sang. ». Vite afflue, comme on le sent  et pressent, le constat abasourdissant : « rien, hormis son propre battement, ne résonne dans le sang ». Force est alors de se débattre avec l'évanescent dans ce sang, mais sans se faire, bon sang !, le coup sanguin du « mauvais sang ».

«  le plus médiocre est-il encore médiocre ? Ou bien est-il déjà le moins mauvais ? Le moins mauvais n'est-il pas bon déjà, en tout cas bien meilleur que le meilleur du pire, qui n'est sans doute, puisque meilleur dans sa catégorie, pas si mauvais... ? […] Est-ce dégueulasse de dire c'est dégueulasse quand c'est précisément pas bon... […] ».
Tentative de classement d'un qualificatif affligeant en le faisant changer alternativement de statuts (dans la minoration ou l'accentuation) à chaque palier des points de vue de comparaison. Avec pour point de chute, au bout de cette recherche du vocable désiré le plus juste (même s'il dégaine sa grossièreté), un effondrement dans une lassitude délassée où la tension se décharge dans un mot poli par l'impoli.

A partir d'une question de bon sens intrigué « Comment un avion tient dans le ciel. Disait ma grand-mère » germent une question incongrue « Comment une tête tient » et des interrogations inattendues sorties d'une onde d'images aussi belles que déroutantes pour avoir convoqué la floraison de la tête (« la tête-fleur ») et le cursus climatique de la tête (« la tête enciélée, la tête ennuagée, la tête ensoleillée »). Questions, tout d'un coup, se fichant sans coup férir dans le têtu casse-tête pris au collet « Comment tenir tête ».

Dure route du grandir moulant, par le fil du mou vers le dur, en renvoi vers l'histoire parentale, retranscrite en souvenir enfantin : « pa... papa... papa, c'est ce qu'il y a de plus, de plus, de mou et pourtant, pourtant c'est dur, papa, c'est déjà... Bon, euh, maman... maman, c'est mou et malgré tout, c'est déjà dur, c'est loin d'être ce qu'on pourrait ressentir de plus mou. […] »

«  On fait ce qu'on peut. On devrait. On devrait faire ce qu'on peut. [...] On croit pouvoir faire ce que l'on veut […] ».
Traquer la nuance entre pouvoir et vouloir faire pour en déterrer le résultat terre à terre atterrant qui enterre « A trop vouloir ne rien pouvoir ».

«  ailleurs dans la chambre, superposée au lit de mes jours, l'image du lit de mes mille et une nuits. Sur l'un des couvertures de laine. Sur l'autre des couvertures de peur. […] Sur mon lit une femme est en feu. Partout, adossée à la femme de mes jours, l'image de la femme de mes nuits. L'une porte une chemise de coton. L'autre une chemise de regrets […] ».
Se lit un conte peu heureux jusqu'à la lie mais peaufiné joli, et où 'va la peur' se lie à la vapeur.

«  Tout a une fin sauf le saucisson qui en a deux. (proverbe danois)[…] ».
Saucisse au nez pour une faim : sans être si sot n'a pas le sceau (si le son) du proverbe fin. Enfin !... et le meilleur pour la fin : le saucisson saucissonné fait le grand saut, lui qui a deux fins finies en une fin. « La voici » se finir dans méca...

«  Elle est bonne. Elle voit. Elle regarde. Elle a des yeux. Des ombres. Des couleurs. Des taches. […] Elle est folle. Elle fonctionne. […] ».
Tâche à coups leurres et à devin net. Elle-là qui est un cas : identifiez-la dans la devinette sous la dent de méca...

«  si être pure c'est être soi, alors je suis pure. Je me suis purifiée. Purifiée afin que la mort, qui va m'emporter : petit a, n'emporte que moi ; petit b, m'emporte tout entière. Je me suis lavée, non pas tant pour sentir mon corps propre que pour ressentir mon propre corps. Après ma mort, on commencera par me laver. […] ».
Texte troublant et poignant qui sue, erre. Mise en scène, en ton beau, de la pure assertion d'être bientôt happée en paix par la mort.

«  Je suis bien épaisse. Je me sens bien. Dans mon épaisseur nouvelle, je me retrouve telle que j'ai toujours voulu. Je suis plus épaisse. Je me suis épaissie. […] ».
Les paix de l'épaissie.

« Nous cherchons et nous tombons sur ceux qui cherchent. […] Nous aimerions tomber sur ceux qui nous cherchent mais nous-mêmes nous cherchons sans savoir qui ni quoi, sauf à tomber sur ceux qui nous cherchent. […] ».
Gag inquiet.

«  Croire que ça va aller. Ça va aller. Ça ira. Aller va de soi. Aller va. Aller ira. Ça ira puisque ça va. Ça va puisque c'est allé. Croire que tout ira, pas seulement que tout ira – c'est ça qui ira- mais que tout ira bien. […] ».
Martèlements en compilations-convictions-complications.

Ana Tot parle en additions de formulations, reformulations, démonstrations, affirmations, interrogations, précisions, assertions, dévidages, remplissages. Ana Tot parle en totaux. Ana Tot totine alerte dans son tonal et tonifiant totinage.

© I. Dalbe


◘ _ ◘



~ LECTURE par Tristan HORDÉ ~


Méca : ce titre pourrait être une abréviation de mécano et, alors, évoquer un jeu de construction ; ici, une grande partie des 69 textes se construit à partir d’un procédé simple : mots de sens opposés (vide / plein, accepter / refuser, différent / pareil, etc.), expressions courantes qui ouvrent un texte (il faut tenir le coup, ça va aller, ça n’a aucune importance, etc.), exploration de ce qui peut être dit d’une ‘’entrée’’ comme « si j’étais », « je suis bien épaisse », répétitions, énumération de ce qui peut suivre un pronom : « elle est bonne. Elle voit. [etc.] », passage d’un mot (matière) à un autre (histoires), etc. On aurait donc de cette manière des jeux avec les ressources de la langue, des exercices de style qui aboutissent d’ailleurs parfois à des énoncés cocasses : la proposition d’ouverture « tout a une fin », après des considérations sur le rapport entre la fin et le commencement, entraîne : « Tout a une fin, sauf le saucisson ». Mais ce n’est pas si simple.

Dans la page titre, différente de ce qu’on lit sur la couverture, sous méca vient camées ; ce renvoi à un travail minutieux de mise en relief ne contredit pas le sentiment premier de jeu. L’anagramme phonique [mé-ca /ca-mé] oriente cependant dans une autre direction : la lecture ne peut s’arrêter à une signification, ce qui est explicite dans un texte où l’on passe d’un sens à l’autre du mot « langue » ; si « je te mets ma langue dans la bouche. Ce n’est pas la langue du plaisir, ce n’est pas une présence. C’est mécanique. C’est la langue. », d’où : « Alors tu sors de toi. C’est désagréable. Ce n’est pas mécanique. C’est enfin la création de ta langue grâce à la langue mécanique. » Ce qui permet de conclure : « C’est enfin la réaction qui te fait réagir. Tu dis, tu réagis, tu jouis, non [dans la bouche] ». Le jeu existe, certes, mais pour dire une expérience.

Les mots en gras (qui s’accordent ici avec le double sens de « langue »), sont séparés de l’ensemble ; simples ou multiples, ils forment une sorte de synthèse à l’issue de chaque texte : à partir de leur réunion dans une table des matières, on esquisse sans trop de peine une vision peu avenante des choses du monde. Sont en effet récurrents des mots reçus avec un sens négatif à des degrés variables : « tout allait rien, rumination, ça-n’a-aucune-importance est, n’arrive pas, rien, basta, choquer, lasse, tout ce sang », le beckettien « pour en finir avec » et le dernier mot du livre, l’impératif « crève ».

Cette invitation à crever dans le texte final est faite non seulement à tous ceux qui, socialement, ont un rôle particulier (les artistes, les poètes), mais à l’humanité bien portante dans son ensemble et aux animaux qui l’accompagnent (chiens, chats) ; toujours dans le jeu des oppositions, à « crever » répond « vivre », qui inclut les rejetés de notre société où tout doit être propre, transparent, sans aspérités : « les vieillards inutiles, les hommes sans génie, les beautés sans Beauté, les choses sans Vérité, les vérités sans Machin-Chose, les fourmis, les microbes, les imbéciles et les incultes. [etc.] ». Opposition exprimée avec humour — il faudrait tout citer —, mais facile, qu’on peut estimer simpliste, et Ana Tot ne l’ignore pas : si la double proposition (crever /vivre) apparaît être un programme, somme toute assez commun, que ce programme lui-même disparaisse ! Que reste-t-il ? « [crève] ». Et peut-être que ce dernier mot du livre sur l’inanité des choses de la vie, renvoie au premier texte.

La phrase d’ouverture, « les choses ne sont pas comme elles sont », prend à rebours la proposition d’Aristote, si souvent commentée : « Le commencement de toutes les sciences, c’est l’étonnement de ce que les choses sont comme elles sont. ». Ana Tot laisse de côté le premier membre de la phrase et, de manière virtuose, semble démonter la proposition en jouant sur « comme elles sont » et en introduisant deux termes (cravates, chaussettes) et non un (choses), ce qui donne à l’issue du raisonnement : « si je te dis justement que tes cravates sont comme des chaussettes c’est que tes cravates sont [comme elles ne sont pas]. Ce n’est pas tant la réflexion philosophique qui est mise à l’épreuve que la lecture sans réflexion.

Par ailleurs, Ana Tot avance à différents endroits de Méca des propositions qui, réunies, interrogent une vision du monde. Ainsi, du statut du ‘’je’’, donc de l’humaine condition : partant de « nous ne créons rien », elle aboutit à « Nous sommes le poids d’un passé qui contient présent et avenir. […] Tout est passé, joué, donné, produit. » S’interrogeant sur ce qui peut être cherché par chacun de nous, qui manquerait, la narratrice affirme « personne, moi pas davantage qu’un autre, ne manque à quoi que ce soit » — ce qui ne peut en effet être discuté et conduit à conclure que « c’est rien qui manque », donc on ne peut que chercher rien… Etc.

Ces considérations importent, mais ne sont pas ce qui retient d’abord. Le lecteur est plus immédiatement sensible au fait d’être emporté dans un labyrinthe de mots et d’être contraint de relire pour saisir le fonctionnement d’une rhétorique souvent subtile. Emporté aussi dans la jubilation d’une écriture qui joue sans cesse avec la syntaxe ou, parfois, avec des consonances en série : « Breloques, bibelots, babioles ! mes bibles, mes bribes, mes billes ! Mes mots, mes mottes, mes montres… » Et séduit par un lyrisme discret, quand la narratrice, à plusieurs endroits, se dédouble, alors « L’une repose sur le lit de mes jours. L’autre s’enflamme / [sur le bord de mes nuits] ».On relit plusieurs fois ce petit livre foisonnant de vie et l’on remercie Le Cadran ligné de l’avoir publié.

© T. Hordé → article ici


◘ ◘


~ LECTURE par Pierre VINCLAIR ~


[...]

Le livre d'Ana Tot est composé de 68 blocs de prose, longs d'une à deux pages. Ils ne commencent pas par une majuscule, et aboutissent à un « faux-titre », en gras et entre parenthèses. On y entend une voix de femme ; elle s'adresse souvent à un « tu » indéfini (mais qu'il revient semble-t-il au lecteur d'incarner). Elle « rumine » :

Nous repassons, rejouons, redonnons, reproduisons. Chacune de nos créations est, en fait, une recréation, une reproduction. Chacune de nos actions, chacune de nos pensées : un réagencement, une

(rumination) (p. 21)

Cette rumination, c'est l'action d'une pensée qui se cherche, en train de se chercher ; méca donne à lire ce processus. Le lecteur assiste à une pensée en cours de fermentation — avant que le sens, en quelque sorte, précipite dans le mot ou l'expression finale. Chaque texte apparaît ainsi comme un fragment, plus ou moins arbitrairement découpé, sur le mouvement perpétuel de l'esprit. Il est fait de phrases se reprenant, se développant, aussi se corrigeant, s'amendant ; le lecteur est poussé d'une idée à l'autre par ces phrases comme un bouchon de liège sur l'océan. La rumination de chaque texte tourne autour d'un mot, d'une idée, d'une figure, autour desquels le langage se diffracte, se disloque, essaie de se reprendre. Parfois de manière angoissée, et parfois de manière grotesque (« Tout a une fin sauf le saucisson qui en a deux » (p. 29), la prose d'Ana Tot tourne souvent en orbite autour de questionnements logiques :

C'est drôle, ça n'a pas d'importance. C'est tout le contraire et pourtant ça n'est pas vraiment. C'est parce que peut-être ça n'est pas vraiment. Ce qui n'est pas vraiment n'a pas d'importance. Ce qui n'a pas d'importance est aussi vrai que ce qui n'est pas. Peut-être aussi vrai que ce qui a de l'importance. Ce qui n'a pas d'importance n'est pas. Ce qui est est ce qui est. Ce qui n'est pas n'est pas. (p. 24)

Dans ces énoncés logiques, qui se prennent et se reprennent, et parfois se prennent les pieds dans la langue, on entend l’influence d’une poésie dont Tarkos (par ailleurs cité en exergue) fut l’un des grands artisans, et avant lui Gherasim Luca :

comment raser sans s’émousser. Comment mousser sans araser. Comment s’enduire sans déborder. Comment s’endurcir sans durcir. Comment durer sans endurer le raidissement des facultés. Comment se tendre en restant tendre. Comment se tendre sans se raidir. (p. 62)

On peut sans doute lire, à son gré, ces phrases comme des jeux de mots sans signification, ou bien les prendre chacune au sérieux pour son éventuel contenu de vérité. Peut-être ces deux attitudes ne sont-elles d’ailleurs pas exclusives, puisqu’il s’agit de toute façon de phrases, c’est-à-dire de possibilités de la langue à faire sens. La lecture du poème est semblable à une coulée de lave, à la pointe de laquelle bout la pensée comme un événement ; la parole travaille, se fait travailler dans le poème jusqu’à ce que des énoncés doués de signification — et même proprement philosophiques parfois — émergent — à la surface — comme un hoquet du sens. À mi-chemin du textualisme et du spéculatif, comme si Hegel était une possibilité, un événement de Pennequin :

d'abord, premièrement : un premièrement. Il y a en premier un premièrement qui autorise un commencement en le dissimulant. Donc ensuite seulement un commencement qui n'est pas un deuxièmement mais la condition fondatrice de l'avènement du premièrement. Ce premièrement dit : il y a un commencement avant le premièrement. (p. 33)

Or, au détour de ce grand va-et-vient du sens dont le non-sens est un moment constitutif et une condition poétique, comme résultat, donc, de ce flottement des signifiants, apparaissent aussi des images (flotter pour des signifiants, c’est se frotter) :

Décidément, flotter n’est pas pour nous, n’est plus pour nous, n’est pas encore pour nous. Pas flotter un temps, même longtemps : ça, c’est une pause entre deux avancées. Non, je parle de flotter toujours, de flotter indéfiniment, de flotter éternellement. Oubliez le flottement éternel. Pensez au frottement. Tout est frottement, même ce que vous appelez “flotter” est en vérité “frotter”. Pensez. (p. 45)

ou plus évidemment encore :

ailleurs dans la chambre, superposée au lit de mes jours, l'image du lit de mes mille et une nuits. Sur l'un des couverture de laine. Sur l'autre des couvertures de peur. (p. 30)

Le sens et l’image ; le vrai et le beau ; le conceptuel et le sensible ; reprenant la formule de Michon, on pourrait alors dire que le livre d’Ana Tot illustre bien l’idée selon laquelle « la beauté des lettres ne saurait être dissociée de la stricte recherche de la vérité », mais non comme l’effet ne peut être dissocié de la cause ; plutôt comme deux manières complémentaires de contempler les étincelles, fortuites, peut-être simplement miraculeuses, produites par le travail mécanique de la langue.

© P. Vinclair → article ici



◘ ◘



~ LECTURE par Éric DARSAN ~



[…]
méca, Le cadran ligné

« Les choses ne sont pas comme elles sont. »
méca : sans majuscule, à l'emporte-pièce. Méca dont les exergues s'exercent à ne commencer pas. Rouage qui tourne autour d'un. Point. A la ligne, au Cadran ligné exactement. Date de sortie, sur l'écran : 11 : 06 : 2016 Ana-logies, Tot-ologies. Cur-sœur, cœur sûr, mécanique bien huilée. Et rodée. Par trop peut-être. Où les apparences, trop peu trompeuses, multiplient les tropes et répétitions. Où l'on retrouve, découvre, une familiarité avec ces refle(t)xions. Chaque page comme un adage, une variation, une version d'un thème qui se referme, se conclut, systématiquement
(entre parenthèses)

camées, sous-titre en miroir, inversé, image d'Epinal, anagramme. Anadiploses encore. Ana dit et implose, tentée par le Tic et le TOC, le procédé poussé à l'extrême, la répétition pour elle-même, jusqu'à la transe, la perte du sens qu'elle explore. Oralité, plus que jamais, sinon exclusivement. Prise de sons, en 3D. Volumes poussés à fond, au bord du gouffre. Philo filée emberlificoté, qui s'emmêle, dont on perd le bout, qu'il faudrait démêler/mesurer à l'aune d'une métrique plus linéaire, moins répétée surtout/dérouler par à-coups pour ne pas renoncer à lire

(((T)o(u))t)

« Tenir va lâcher. »

méca - là est l'idée, labellisée – mais qu'à cela ne tienne, et la tenir sur un livre entier, est réellement à devenir et à rendre fou. C'est alors qu'il faut chercher. Recourir à. La langue-tempête, essence de tout. Qui fait voler le grain de sable dans l'engrenage, déglingue les rouages. Il faut lire tout haut. Chercher, checker le sketch, la feinte, la flambe. Le slam plutôt que le lamentatio. Où l'on retrouve la forme et le volume à nouveau. Non le grave mais la profondeur sous le masque, la fausse transparence, l'opacité du couvert que l'on sert et remet, du courant de pensée, insupportable, hérité du nouveau roman, qui trace les limites de(s) (l') Exercice(s) de style(s) : Frictions et Tombeau.

« Quelque chose m'échappe absolument. Construit pour m'échapper. A moins que je sois stupide. » (Pierre Terzian, Il paraît que nous sommes en guerre).

Chercher alors. Où l'eau se trouble. Où l'on rejoue en décuple, en duplex, en huis clos, didascalies et apartés. Où le vide et le plein alternent de nouveau. Retrouver le rythme, flairer la trace, repérer les signes. Savoir lire dans. Les sauts, les saccades. Faire un état des lieux. Du saccage. Un bilan. Des blessés. Déplorer la perte du sens, retrouver de jolis passages, d'images sages – en surface - s'abreuver. Se troubler à force de trouver. Les qualités et les défauts au carré des précédents, les motifs cependant, qui aident à s'apaiser, à se poser. Dans un univers préexistant, persistant. Lutter contre l'idée que, dans la loi des séries, c'était mieux avant. Avancer.
« il y a des jours où tout est matière et d'autres où tout n'est qu'histoire. Ça commence le matin et c'est comme ça jusqu'au soir. »
A l'or, user de l'athanor à nouveau, de l'alambic. Laisser décanter pour ne pas déchanter. Considérer. La question du goût à l'intérieur du grand Tout, du grand tohu-bohu de Tot. Préférer. Chez Annocque Pas Liev à Liquide. Chez Ana, qui excelle dans le conte et le dit, Les Traités et le Voyage à méca. Chez les deux ça file, coule en minuscule, se déverse, traverse ou pas. Verre cassé.

Dépasser le procédé. Sortir des marges quand elles deviennent lignes, du syllogisme, des malheurs du sophisme et de Lapalisse, qui dit tout et n'importe quoi, et n'importe quoi sur tout. Comme dans la trance, il faut que ça avance, se fasse goa, progressive et psychédélique. Se chante, se danse. Que ça creuse les reins, explore le sens, l'essence, des mots et des choses. Que ça enflamme, calcine. Que ça nous parle. Que ça nous dise enfin. Car sinon. Comment rester immobile quand on est en feu ?

« ailleurs dans la chambre, superposée au lit de mes jours, l'image du lit de mes mille et une nuit. Sur l'un des couvertures de laine. Sur l'autre des couvertures de peur. Au milieu du premier brûle un feu qui ne consume rien. Au centre du second, papiers, cartes, feuilles de livres non lus alimentent un feu identique. »

A travers ces écrits, rassemblés ici par les soins d'éditeurs passionnés, s'esquisse, exquise, une œuvre dense, sans fond (au sens de sacs sans fond, sans anse ni fin), poétique, philosophique, drôle, orale, oracle et osée, magique, élémentaire, lunaire, rhétorique, théorique et t(h) orique. Une œuvre-ronde, derviche et toupie, qui tourne sur elle-même pour revenir toujours sur les lieux de ses premiers atours. Autopsie d'un crime, crime de lèse — majuscule, succession d'anadiploses : concaténation.

[…]

© E. Darsan → article ici



◘ ◘


~ LECTURE par Christophe CLARO ~



Il y aurait du sang: double trouble selon Ana Tot

[…]

Comme l’indique assez clairement son nom par deux fois palindromique, Ana Tot s’intéresse à l’envers et à l’endroit des choses. Dans son nouveau livre, méca, elle s’attaque en quarante-trois textes à la duplicité du dire. Soit un énoncé, assorti de son contraire. Comment la langue s’en empare-t-elle ? Comment commenter la comparaison contrariée ? Faire parler la langue, c’est bien sûr la faire bégayer. Dire le dire, ses détours et ses dérivations passe par une expérience rhétorique. On n’est pas loin de la maïeutique, même si ici le curseur est sans cesse repoussé :
« les choses ne sont pas comme elles sont. Les choses sont comme elles ne sont pas. A la rigueur, les choses sont ce qu’elles sont, mais pas comme elles sont. Si je te dis que tes cravates sont comme des chaussettes – c’est un exemple, je ne parle pas de toi – ça ne veut pas dire que tes cravates sont comme des cravates. Est-ce que ça aurait un sens de dire qu’elles sont comme des cravates alors que justement ce sont des cravates. »
Voilà. Le mot et la chose. Le mot qui la chose. La chose que le mot fait être. Ou taire. Car le mot cache la chose comme l’arbre la forêt, ne nous leurrons pas. Et si nous nous leurrons, faisons comme si nous n’en savions rien, sinon le leurre aura échoué. De même, on pourrait considérer les textes d’Ana Tot comme de purs carrousels rhétoriques, des équations bancales, des analyses d’analyses ; oui, ça fait souvent cet effet, le langage qui se mord la queue et nous décrit la morsure tout en mesurant la queue. Mais en fait, non. Jamais quand la langue s’ausculte on ne sent mieux la présence du corps. Paradoxe ? Je ne crois pas. En travaillant la matière duelle des expressions (accepter/refuser ; ce qui importe/ce qui n’importe pas…), Ana Tot exhibe avec ténacité les forces physiques qui nous poussent à doubler toutes nos assertions « j’ai parfois besoin de me dédoubler. Je me parle alors comme si je m’adressais à une autre. Je me sermonne. Je m’encourage. Je me dis – je lui dis : La seule vie qui vaut la peine, c’est la tienne ! Hé, moi ! C’est à toi que je parle ! Evidemment, je ne me réponds pas – je ne lui réponds pas. »
Esquivant tout systématisme malgré sa hargne systémique, s’appuyant sur l’humour pour faire affleurer l’éventuel tragique, la machine méca, par sa scansion performative, se mue lentement mais sûrement en traité de savoir-survivre : dans la langue, à sa périphérie, avec les armes du corps articulant. A cet égard, les derniers textes du livre – disons les trois ou quatre derniers – montrent si besoin est que toute linguistique incarnée est une machine de guerre :
« Je sais d’expérience que si j’ôtais le masque de silence pour parler… que si, dissipant l’ombre, j’écartais mon double de parole pour me taire… qu’alors, fatalement, il y aurait du sang. »
[...]

© C. Claro → article ici


Extraits & Revue de presse sur le site des éditions Le Grand Os ici


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A PROPOS d'Ana TOT




SA PROCHAINE ACTUALITÉ : Présence au Salon des éditeurs indépendants L'Autre Livre, du 11 au 13 novembre 2016, avec les éditions Le Cadran ligné et les éditions Le Grand Os → Annonce ici


REVUE DE PRESSE (comptes rendus de plusieurs de ses ouvrages) → ici

R A P P E L : PUBLICATIONS dans la Collection de l'umbo
• L'AMER INTÉRIEUR (Luca l'irascible), 2012 → Compte rendu ici

VOYAGE EN BONHOMIE, frontispice d’Antonio Ramirez, 2014 → Compte rendu ici


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