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mercredi 21 septembre 2016

Pierre BERGOUNIOUX, ESTHÉTIQUE DU MACHINISME AGRICOLE, suivi de PETIT DANSEUR par Pierre MICHON, Le Cadran ligné, juin 2016




ESTHÉTIQUE DU MACHINISME AGRICOLE, Pierre Bergounioux suivi de PETIT DANSEUR, Pierre Michon, 48 pages, format 13 x 20 cm, 13 € (franco de port)


COMMANDE ET CORRESPONDANCE :


Chèque à l’ordre de Le Cadran ligné

LE CADRAN LIGNÉ

Le Mayne
19700 Saint-Clément

Laurent.albarracin//gmail.com
(COURRIEL/MAIL : remplacer // par le signe @)


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► SITE LE CADRAN LIGNÉ → ICI



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~ LECTURE par Isabelle DALBE ~



Pierre Bergounioux introduit son ouvrage ESTHÉTIQUE DU MACHINISME AGRICOLE par une réflexion sur l'expérience esthétique, en précisant que le XXe siècle nous a appris : « la relativité de la donnée de l'expérience qu'est le beau ». Par suite, l'auteur nous informe qu'il est question « non de l'objet mais de la perception que nous en avons laquelle est régie par des rapports de force qui orientent et fixent les rapports de sens ».

P. Bergounioux poursuit son explication en remontant à l'histoire des luttes des classes et aux conséquences en découlant sur « le registre de l'expression qui a continuellement reflété les intérêts, les goûts des puissants tandis que les opprimés, la paysannerie […] puis le prolétariat ouvrier n'y ont jamais eu accès ». Puis il passe en revue les changements des dernières décennies (mutations dans une société massivement rurale), en s'attachant à leurs effets, regrettables, notamment dans les lieux reculés (comme la Corrèze), finalement gagnés par une désertion générale. Ces développements réflexifs nourris de savoirs pluridisciplinaires, et également assortis, dans les bruits de la sphère artistique, d'exemples d'artistes ayant émergé dès la fin des années cinquante, pour avoir probablement fait, tout comme l'auteur, le constat « qu'il n'est pas d'objet, d'activité qui ne comporte, potentiellement, une valeur esthétique», intéresseront sans conteste les lecteurs souhaitant, grâce à d'amples informations découvertes voire simplement rappelées ou complétées via des liens croisés, en être instruit.

Puis, le cours de cette marche dans un temps révolu, inexorablement marqué par la perte des outils de repère d'alors, nous ouvre aux « épaves terriennes (brabants, faucheuses, herses, cultivateurs)»  provoquant cet hésitant dilemme : soit leur abandon à « l'oubli et la rouille », soit l'activation de la sensibilité humaine « à la forme que masquait leur fonction ». Pour sa part, Pierre Bergounioux deviendra glaneur, dans des décharges à l'air libre improvisées et les casses, des matériaux constitutifs du médium de son art.

Alors que l'équipement agricole a été conçu en dehors de toute considération esthétique, dans le registre des marchandises (automobiles de marques concurrentes « aux enveloppes de tôle habillant une même technologie », etc.), coiffé par « la culture de marché », P. Bergounioux nous livre l'observation fine et appropriée de l'anthropologue Marshall Sahlins : '' On ne produit plus des objets pour les sujets mais des sujets pour les objets''.

« C'est le regard qui crée l'objet », et P. Bergounioux ajoute à cette aiguë percée stabilisatrice : «  Il a fallu que les auxiliaires de bois et de fer de la paysannerie traditionnelle soient désaffectés, rendus à l'immobilité et, aussi que nous les considérions du regard distant, indifférent, de qui vit ailleurs et travaille autrement pour qu'ils révèlent une beauté '' objective '', comme aurait dit André Breton, restée inaperçue du temps qu'ils servaient. »

Cet ouvrage est accompagné d'un cahier de seize photos de fort belles sculptures de Pierre Bergounioux qui, pour chacune de ses réalisations, a employé  un ensemble précis de pièces spécifiques ou l'une d'elles, sauvées du parc d'un matériel agricole définitivement boudé : boulons, chaîne à ergots, lames de rotavator, lames de cultivateur : « Avec leur double courbure, concave, dans la longueur, convexe, dans la largeur, et leurs deux trous médians de fixation, les lames de cultivateur, miment des visages […] », doigts de faucheuse : « Les doigts effilés des barres de coupe des faucheuses évoquent irrésistiblement des poissons ou des têtes d'oiseaux ou des corps d'antilope. », griffes de pelleteuse, ruban métallique, limes, tôle gaufrée, etc. Au final, les œuvres abouties du sculpteur Bergounioux condensent une véritable esthétique d'un fer savoir.

Le texte « PETIT DANSEUR » (*) de Pierre Michon est attaché à l'œuvre que P. Bergounioux lui a offerte et qu'il a aussitôt placée dans sa propriété de campagne inhabitable, sertie de « pieuses ruines » (remblai ancien aujourd'hui réduit à des fougères et ronces) dont il dévoile et explique avec délicatesse la double nature «dévot-mêlé», celles-ci lui ayant paru idéales pour l'exécution de pas de danse exécutés « avec un grand sérieux, une grande application, un bon vouloir ouvert, enfantin, viril » par ce gracieux et malicieux être sautillant, rehaussé de panache déifié.



© Pierre Bergounioux, Petit danseur
(photo Pierre Michon)

« C'est un personnage en pied, peut-être qu'il danse. Il est fait de trois tiges de fer plus ou moins coudées et d'un boulon aveugle qui figure la tête. Sa poitrine est sertie dans des mailles flottantes dont je n'ai jamais décidé si c'était un petit gilet de berger ou la cuirasse d'un hoplite. L'égide d'un dieu, pourquoi pas. Les bras sont levés, l'un plus que l'autre, et le pied gauche l'est aussi avec fermeté et décision, comme on attaque un pas. […] Le tout est à la fois léger et gravement tiré vers le sol, comme l'est un danseur paysan. » P. M - (*) Ce texte de Pierre Michon accompagnait l'exposition de Pierre Bergounioux « Sillons et écritures », de 2011.-

En conclusion, Pierre Bergounioux irise nos pupilles en champ libre pour nous parler, inévitablement, de la captivante et flamboyante alliée rousse du fer : « Lorsqu'il a bouclé le cycle de l'usage et de l'usure, la rouille s'y met. Et, par un sortilège comparable à celui qui dévoile la qualité esthétique sous la finalité pratique, l'oxydation libère la gamme des couleurs dont il s'anime lorsqu'il s'unit à l'atmosphère atmosphérique. Elle magnifie leurs noces. La rouille est d'abord peintre puis, le temps aidant, graveur. Elle burine, creuse, ajoure le métal, l'allège, le brode de motifs aussi délicats qu'imprévisibles et ce sont, là encore, de ces enchantements qu'il ne tient qu'à nous de voir, de fixer. ». Mais sa plume gardant le suspens sur le souffle vertical de ses créations riches de son bel imaginaire, il laisse les lecteurs juges de l'intensité de l'irruption dans leur regard de ses/ces choses quasi animées : Trouée ; Rétractation ; Proto-écriture ; Méfaits de l'oxydation, etc., et de ses/ces êtres tout de fer dans la vapeur de l'effervescence, et à la haute prestance et grande élégance sous leurs noms évocateurs : Bayadère ; Hommage aux sculpteurs fang ; Hommage aux sculpteurs bambara ; Baron capétien ; Danse russe ; Grand état major, etc.

Sur ce qu'il voit, son jugement et ses impressions s'y vrillant, le lectorat doit alors garder la jeunesse de savoir se livrer à lui-même son propre ressenti. Ainsi semble, peut-être à juste titre, le penser et vouloir Pierre Bergounioux qui, en clôture de son exposé expansif, offre à voir l’œuvre « Jeunesse » édifiée à l'appui d'une cornière vrillée.

Lectrice parmi ce lectorat, ma célébration « Présence crête rouge » se place donc, ici, face à « Hommage à Modigliani », l'une des sculptures présentes dans l'encart photographique du livre.




© Pierre Bergounioux, Hommage à Modigliani, pièce de batteuse


Crête rouge comme une lampe claire qui apporte une lisière du temps. A l'échancrure : Hommage à Modigliani. Et frappe le plus réel : la dédicace aux yeux modiglianiens sans regard, et qui coule vers ce rendez-vous prophétique où respire le masque. Puis éclaire ce devoir dans une lumière gorgée de l'écrit. Hymne aux couleurs enrichies du pinceau de mémoire, faiseur des sillages de la présence. Ce jour de chaque jour, Présence crête rouge, es-ce bien toi qui reviens toujours aveuglante ?

© I. Dalbe


◘ ◘


~ LECTURE par Pierre VINCLAIR ~


« Petit danseur », le texte que Pierre Michon consacre à la sculpture éponyme de Pierre Bergounioux, débute ainsi :
Nous devons à Pierre Bergounioux l'œuvre littéraire la plus accomplie de ce temps. La seule sans doute qui nous rappelle avec éclat que la beauté des lettres ne saurait être dissociée de la stricte recherche de la vérité [...].

Cette affirmation se trouve en appendice d'Esthétique du machinisme agricole, un très beau texte de prose que Pierre Bergounioux vient de publier au Cadran ligné. Il y déploie une méditation dense et tenue, historique et philosophique, sur la beauté que l'on peut voir dans « les brabants, les faucheuses, les herses » (p. 16) à partir desquels il compose ses sculptures :
Il a fallu que cet équipement tombe en déshérence, pourrisse, solitaire, dans les friches ou s'entasse dans les casses pour qu'apparaisse la qualité plastique que lui conférait, paradoxalement, l'absence de toute considération esthétique dans sa conception. (p. 34)

On voit bien comment la prose de Bergounioux, à la fois spéculative et sensible, peut illustrer l'affirmation de Pierre Michon selon laquelle « la beauté des lettres ne saurait être dissociée de la stricte recherche de la vérité ». [...]

© P. Vinclair → SOURCE ici


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~ LECTURE par Tristan HORDÉ ~

« Cet essai a été écrit pour présenter trois expositions, deux à Nantes — dont la première était augmentée du texte de Pierre Michon — et une à Tulle. […].

Les sculptures en métal de Pierre Bergounioux, dont 16 sont reproduites, sont élaborées à partir de ce que l’activité humaine n’utilise plus, des déchets récupérés dans des casses1, « pôle de destruction vers lequel tout produit s’achemine lorsqu’il contient du métal ». Parfois, la pièce choisie n’est pas modifiée et une tige en fer la fixe sur un support en bois. Le plus souvent, les rebuts sont assemblés selon un projet : il s’agit notamment de figurer tel animal, de reproduire un masque d’une communauté africaine, de restituer le mouvement d’une danseuse, d’évoquer un personnage (par exemple don Quichotte), de donner une forme visible à une abstraction (par exemple le temps), etc. Devant « une forte poutrelle en U » et « un paquet de tôle forte repliée sur trois ou quatre épaisseurs, ondée, plissée », que faire ? « Me contente d’ajouter une sorte de tête à la première, et j’ai alors un danseur sauvage. La deuxième se suffit à elle-même. Je soude un tirefond au pied, la brosse et la vernis. De pièce ratées, je tire un masque fang [etc] »2. Dans tous les cas, ce qui était voué à disparaître devient sculpture, ‘’objet d’art’’ : « C’est le regard qui crée l’objet », écrit justement Pierre Bergounioux : isoler les pièces d’une machine — les doigts d’une faucheuse — et les réunir dans un ordre bien éloigné de celui de la machine, monter l’objet obtenu sur un bois et le présenter dans une salle prévue pour recevoir (même provisoirement) des sculptures, toutes ces opérations transforment radicalement le statut de l’objet, d’autant plus qu’exposé il est accompagné d’un texte. Ce n’est pas que l’élément extrait d’une machine, quelle qu’elle soit, ait une « beauté objective », comme le prétendait Breton, cité dans l’essai, c’est plutôt que cet élément est susceptible de devenir œuvre d’art selon des critères propres à une société à un moment donné : on sait depuis Marcel Duchamp que placer, par exemple, un véhicule accidenté dans un lieu particulier qui reçoit des visiteurs, comme une galerie ou un musée, le consacre objet d’art.

Pierre Bergounioux brosse à grands traits l’histoire de la relation entre les productions artistiques et les rapports d’exploitation, puis retrace la lente disparition de la société agraire — même si le mot est toujours employé, souvent de façon démagogique, il n’y a plus au début du troisième millénaire de paysans. De là l’abandon de l’outillage traditionnel « en bordure du champ qu’on allait rendre à l’ajonc, aux genêts, aux fougères qui poussaient, à l’origine, et qui reviennent, à la fin. Avec l’industrialisation de l’agriculture et, parallèlement, celle de la plupart des activités autrefois artisanales, la plus grande partie de l’outillage traditionnel, quand elle n’est pas vouée à l’oubli ou livrée à la casse, devient objet de décoration, récupérée dans une ferme — une charrette à un rond-point, une charrue sur une pelouse — ou vendue dans les vide greniers — rabots, varlopes, gouges, etc. C’est surtout dans le « chaos métallique » de la casse que Pierre Bergounioux choisit ses matériaux, et c’est « un commerce avec le fer, un combat avec le fer », comme l’écrit Pierre Michon, qui aboutit à re-présenter autrement certains moments du monde.

Le Petit danseur est la première des 16 images reproduites. Le danseur de fer, offert un jour à Pierre Michon, a été placé sur un remblai, tout près d’une maison ruinée ; pris progressivement dans les ronces, il connaît ainsi le sort des anciennes machines agricoles. Peut-il sortir de l’oubli ? « Un jour peut-être, quand j’aurai appris l’usage de la débroussailleuse et celui de ma vie, je le libérerai des ronces, il reverra la lumière. Nous reverrons la lumière, lui et moi. »

© T. Hordé, extraits. Compte rendu complet → ici

1 Voir Pierre Bergounioux, La Casse, Fata Morgana, 1994.
2 Pierre Bergounioux, Carnet de notes, 2011-2015, Verdier, 2016, p. 588.


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R A P P E L

Parutions Le Cadran ligné


TRAIT FRAGILE, un essai critique de Pierre BERGOUNIOUX mis en regard des œuvres de Jean-Pierre BRÉCHET. six reproductions de lithographies, LE CADRAN LIGNÉ, 2013, 32 pages, format 19 x 25 cm, 18 € (franco de port) → Comptes rendus ici  et  ici


PRÉFÉRENCES de Pierre Bergounioux, LE CADRAN LIGNÉ Collection Livre « d’un seul poème », 2012, 3 € (franco de port) → ici



ALLER PLUS LOIN à propos de Pierre BERGOUNIOUX → ici  et  ici



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