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jeudi 23 juin 2016

Joël GAYRAUD, « Alice MASSÉNAT », Revue INFOSURR N°118







INFOSURR
44 rue du faubourg Saint Jean
45000 Orléans

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• BULLETIN INFOSURR N°118, mars-avril 2016, 5 €
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ALICE MASSÉNAT



       Belle comme le léger rire que déclenche l’évocation du suicide, une jeune femme aux cheveux corbeau entre dans le café parisien où elle tient ses assises. Dans sa poche, un canif, moins une arme de défense qu’un sauf-conduit pour le néant, le moment venu. Légende minime et tenace, on la surnomme alors «la fille au couteau», mais, pour l’état-civil, elle s’appelle Alice Massénat, née en 1966, un 7 novembre. Comme son père se charge de le lui rappeler chaque année, ce n’est pas pour son anniversaire qu’il débouche le champagne ce jour-là, mais pour célébrer la Révolution d’octobre. Voilà d’excellentes conditions pour débuter dans la vie !

      Alors qu’elle vient d’avoir dix-sept ans, un âge sérieusement contondant, elle a découvert dans la bibliothèque paternelle plaquettes et revues de poésie. Dans un numéro de Camouflage, publication sans luxe, presque un fanzine bricolé avec les moyens du bord, où l’esprit libertaire ranime par rafales la torchère surréaliste, Alice trouve un écho à ses exaspérations d'adolescente révoltée. Sans hésiter, elle fait la démarche de rencontrer ceux qui se camouflent derrière Camouflage, une poignée de poètes sans visa de conformité, de peintres en rupture de galeries, d’hydrophobes aux yeux desquels il est déjà trop tard pour proclamer le «No Future», pour annoncer au monde hébété qu’il n’a plus d’avenir. Pendant quelque temps, Alice fréquentera les cafés où ils ont l’habitude de se réunir et elle-même tiendra bientôt le sien, au Déjazet, au Zimmer, puis au Canon de Tolbiac.

     Elle écrit ses premiers poèmes, influencée par la décharge «électrique» de Michel Bulteau et Matthieu Messagier, mais surtout par le torrent automatique, dévalant des plus hauts à-pics du verbe, qui se déchaîne sous la plume d’Esther Moïsa. Encore incertaine d’elle-même, Alice signe ses premiers passages en revue de divers pseudonymes, puis, en 1987, publie sa première plaquette, (Murmures), sous son propre nom. Entre temps a eu lieu la rencontre qui a déterminé sans nul doute l’orientation de son aventure poétique, celle de Pierre Peuchmaurd. Lorsqu’il se rend dans son gourbi d’étudiante, sous un toit de la rue Caulaincourt, il ne s’effraiera pas de découvrir dès le seuil une corde solide et bien fixée, prête à l’emploi, voisinant avec quelques crochets de boucher suspendus au plafond (1). Loin de fuir, il s’enferre, et, reconnaissant dans les premiers poèmes d’Alice la pointe de diamant traçant le sillon d’une voix antérieure à la parole, il l’encourage à poursuivre et publiera ses textes dans ses propres collections, à l’enseigne de Myrdinn (Engoulements, Katana, Arachnide), puis de La Morale merveilleuse (L'Œil de bronze), non sans avoir confectionné à quatre mains, dès 1988, un très rare livre objet, Alice au noir, où ses poèmes à lui illustrent ses dessins à elle.
        
      Dès lors, de recueil en recueil, la poésie d'Alice ira se condensant tout en s’écartelant. Écoutons-la :

Rire
tant de mots qui s’escamotent à vivre
enfourchant un temps durant un nom de foudre
et prise entre panique du non-dire
chant de l’instinct
et simulacre,
elle s’en vadrouillait (2)

ou encore ceci :

Crier
toucher
et être l’exécutrice
d’un miroir qui se tait (3)

       Du chaos verbal des premiers essais poétiques s'est dégagé très vite, comme se dégage de la brume un paysage au matin, un monde émotionnel à la topographie déchiquetée, peuplé de créatures indomptables, hérissé de surprises récurrentes :

Hier l’escadre
demain supplice
et amarrée
un lien aux poignets de mes rêves (3)

      Comme le note Marcel Moreau : «La langue qu’elle écrit ne se chevauche pas. N’est pas né celui qui la débourrera. Elle est désarçonnante de nature» (4). Par ailleurs, si tant de ses titres soulignent une évidente affinité avec la mort, la maladie et le macabre (Le Catafalque aux miroirs, Ci-gît l’armoise, La Mandragore aux escarres, Le Squelette exhaustif, L’Estaminet en épitaphe), c’est d’abord, bien sûr, pour conjurer et célébrer les pertes subies et l’angoisse qui en émane, mais on aurait tort de penser que le funèbre ou le deuil constituent le fond du propos d’Alice Massénat, et de le réduire à cette dimension. On est à mille lieues de l’inspiration funéraire d’un Jacottet dans les Chants d’en bas. Non, la poésie d’Alice taraude bien plus profond. Faire son deuil, quelle expression dérisoire au service d’une attitude indigne ! Alice ne fait jamais son deuil. Elle s’attacherait plutôt à le défaire, consciencieusement et sans fin. Mais surtout, si elle fore beaucoup plus loin que n’importe quelle trituration sur le deuil ou sur quoi que ce soit d’autre, c’est parce que, d’emblée, son propos met en question la nécessité et la légitimité, en poésie, d’un propos lui-même. Étrangère à l’inepte textualisme comme à la componction pseudo-métaphysique, elle met à l’air les tripes de la langue, exacerbe les occurrences douloureuses pour écorcher l’oreille trop complaisante, lacère une à une les couches de la parole afin d’atteindre la chair nue de la voix. Elle est malade, elle le sait, elle le clame, mais elle fait chaque jour de sa maladie une arme pour survivre par les mots, plus percutants que des balles, plus acérés que des flèches, dans la jungle humaine. Dans l’univers d’Alice Massénat, on est transporté au-delà du style, de l’image et du cri et, par les convulsions du son pur, on accède à un sens furieux, à un sens proprement inouï, à ce qu’on devrait bien appeler un sur-sens. Trouver une langue, telle était la quête inlassable que nous proposait Rimbaud. Cette langue, la sienne, Alice Massénat l’a trouvée.

Joël Gayraud

(1) Un autre grand invité, Ghérasim Luca, considérant qu’une seule corde ne suffit pas, lui suggérera d’en suspendre d’autres, pour les amis sans doute.
(2) Ci-gît l’armoise, Simili Sky, 2008.
(3) La Vouivre encéphale, Les Hauts-Fonds, 2013.
(4) Préface aux Dieux-Vases (conclusion), La Rivière échappée, 2015.


◘ ◘

~  Bibliographie  ~


(Murmures), dessins de Nassib Traboulsi, Houilles, supplément à Camouflage n° 16, 1987
Carat, Houilles, supplément à Camouflage n° 18, 1988
Alice au noir, dessins d'Alice Massénat, textes de Pierre Peuchmaurd, 1988
Engoulevents, Brive, Myrddin, 1990
« Tu dors ? » (extraits), Rennes, La Rivière Échappée, 1991
Katana, Brive, Myrddin, 1992
L’Homme du sans-sépulcre, Rennes, Wigwam, 1993
• « Cran d’arrêt », in Alain Jégou et Hervé Merlot, La Grande Table, Moëlan-sur-mer, La Digitale, 1998
Arachnide, Brive, Myrddin, 1998
L’Œil de bronze, Brive, La Morale merveilleuse, 1999
Le Bleu l’Ardoise, dessins de Jacky Essirard, L’Atelier de Villemorge, 2002
Le Palier des gargouilles, en collaboration avec Guy Girard et Sabine Levallois, Paris, Éditions surréalistes, 2005
L’Heure des lames (avec un frontispice de Guy Girard), Myrddin, 2005
Le Catafalque aux miroirs, préface de Pierre Peuchmaurd, Rennes, Éditions Apogée, 2005 → comptes rendus ici  et  ici
Ci-gît l’armoise, (avec une photographie originale d’Antoine Peuchmaurd), Saint-Ouen, Simili Sky, 2008 → compte rendu ici
À bras-le-corps, Saint-Clément, Le Cadran ligné, 2012 → extrait ici
La Vouivre encéphale, Brest, Les Hauts-Fonds, 2013 → compte rendu ici
Les Dieux-Vases (conclusion), préface de Marcel Moreau, Rennes, La Rivière échappée, 2015. → compte rendu ici


Publications en revue : Camouflage, Rectangle, Matières, La Dame ovale, Décharge, Le Guépard, L’Igloo dans la dune, Gros textes, SURR, Les Cahiers de l’Umbo etc.


◘ ◘





La version intégrale de ce texte " ALICE MASSÉNAT "
de Joël Gayraud
est parue dans Soapbox N°51-verso, printemps 2016 → ici


TOUTE CORRESPONDANCE 
à propos de SOAPBOX :

Courriel/Mail : jeanpierreparaggio // yahoo.fr

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◘    ◘



Joël Gayraud est membre du groupe surréaliste de Paris depuis 1996 ; poète, essayiste (ses principaux recueils, ouvrages et/ou essais ont paru chez José Corti, Le Cadran ligné, Collection de l'Umbo, L'Oie de Cravan) ; contributeur à plusieurs revues (Le Bathyscaphe ; Les Cahiers de L'Umbo ; L'Impromptu ; Soapbox ; L'or aux 13 îles ; Nomades ; Recoins ; Empreintes ; Mirabilia ; L'œuf sauvage ; Infosurr ; Salamandra ; Europe ; Peculiar Mormyrid ; etc.).

◘ Il est aussi critique d'art et créateur d'objets.

◘ Également, il est traducteur, notamment de :
• Giacomo LEOPARDI (1798–1837), moraliste, poète et philosophe italien dont il a contribué à rendre l’œuvre (longtemps confidentielle et connue, surtout, d'une élite intellectuelle) accessible, en France, à un large public. A ce titre, le 24 novembre 2015, à l'Espace Noriac de Limoges (FRANCE), il a tenu une conférence sur Giocomo LEOPARDI en regard du film biographique 'LEOPARDI IL GIOVANE FAVOLOSO' de Mario MARTONE.
• Cesare PAVESE (1908-1950), l'un des écrivains italiens les plus marquants de l'après-guerre. La trilogie des machines, est un inédit de C. Pavese retrouvé en 1992, qui a été traduit par Joël Gayraud aux éditions Mille et une nuits.
• Giorgio AGAMBEN (1942), philosophe italien. Joël Gayraud traduit régulièrement la plupart des ouvrages de cet auteur contemporain important.

◘ Le poème « LAMES » de Joël GAYRAUD, dédié au vertige du rire, a été publié par l'almanach du mouvement surréaliste international (CE QUI SERA - What will be / Lo que sera -, ALMANAC OF THE INTERNATIONAL SURREALIST MOVEMENT, Brumes blondes, Pays-Bas, 2014), ouvrage pouvant être considéré comme l'une des grandes publications surréalistes de 2014.
Article complet - avec bibliographie de J. Gayraud → ici


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"APARTÉ" Poème inédit de Alice Massénat

paru dans SOAPBOX N°51 → ici




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