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BLOG ART et POESIE : OÙ VA ÉCRIRE ? — POETE — © APPAIRAGES ART

jeudi 24 septembre 2015

Laurent ALBARRACIN, Herbe pour herbe, Éditions Dernier Télégramme




Laurent Albarracin, Herbe pour herbe, 120 p., 14 €


Dernier Télégramme Éditions
27 rue Aigueperse
87000 Limoges

dernier.telegramme//free.fr
(COURRIEL/MAIL : remplacer // par le signe @)



Le recueil, fidèle à la manière de l'auteur, s'attache à méditer des objets ou des matières. La première partie est intitulée Pots, cruches, pichets, la deuxième, qui donne son titre à l'ensemble, Herbe pour herbe, et la troisième, Blason du sable. À chaque fois il s'agit d'user de la métaphore comme d'un instrument de connaissance qui permet d'approfondir les réalités ici traitées : le pot, l'herbe, le sable. Toutes ces choses semblent autant échapper à la saisie que revenir malgré tout dans le mouvement qui les déporte et les fait dériver au sein de la reprise incessante qui semble les constituer.

Note de l'éditeur

*


La rosée dans l'herbe
est la fleur de l'eau -
la plus belle
fleur fanée de l'eau

Le jardin est le domaine
où les prérogatives n'ont pas de roi -
le soleil y connaît les revers de fortune
d'un pissenlit 

in Herbe pour herbe

*

On tient là
les vertèbres du feu
on a en main le squelette de la déroute
l'ossature même de la merveilleuse dissolution -
tangible transparence et
collier de perles mis à
ce qu'on ne peut enchaîner

in Blason du sable (Herbe pour herbe)




~ COMPTE RENDU de François HUGLO ~


Herbe pour herbe de Laurent Albarracin



Un Mallarmé par le menu. Un détaillant de la grande tautologie « rien n’aura eu lieu que le lieu », qui rabat l’un sur l’autre futur et passé, boucle le temps sur l’espace, mots trop abstraits pour Laurent Albarracin. La première section de son dernier volume s’attache aux « Pots, cruches, pichets », la seconde donne son titre au recueil, la troisième dresse un « Blason du sable ». Pas de majuscule chez Albarracin, et surtout pas celle de l’Idée. Au symbolique est préféré le bol, qui « a évidé son nom ». Il brise le miroir entre le poème et l’objet. Il ne pose pas, comme Ponge, « parti pris des choses » face à « compte tenu des mots », comme sur deux plateaux d’une balance. La chose « arrive ». Il ne se soucie pas de sa « qualité différentielle » : il la prend comme elle vient, comme elle lui vient, et peut-elle lui venir autrement que comme elle est ? Il (le poème) prend l’empreinte de ce mouvement qu’elle est. Il n’a pas plus, mais pas moins, prise sur elle, qu’elle sur lui. Il la cueille, cueilli par son efflorescence. La chose fleurit par sa forme, et le poème ne s’offre (ne se dérobe) pas autrement. C’est sans pourquoi. Une rose est une rose est une rose, mais elle ne se refuse pas plus (pas moins) que son nom :


« La forme d’une chose

recueille la chose : elle

a un geste pour nous

la dérober et c’est ce

geste seul qu’elle donne.

Par devers soi elle est

concentrée sur sa rosée ».


La rosée n’est pas la chose, ou la rose. Elle n’est pas non plus sa réserve de sève. Le dernier vers propose le paradoxe d’une concentration sur l’apparaître comme perle à fleur de peau, à « fleur de l’eau », à fleur de fleur, « l’espace d’un matin » comme disait Malherbe (le titre d’Albarracin se joue peut-être de celui de Ponge Pour un Malherbe).

La chose espace l’espace, lui donne contenance et maintien. Le lieu, chez Mallarmé, précède éternellement, tautologiquement, désespérément, la boucle du temps. Pour Albarracin, le lien qui tient le lieu en la chose et l’inverse (l’un versé dans l’autre) précède joyeusement toute chaîne signifiante. Particularisée, la tautologie jubile, retient son jus, moins par pruderie que par coquetterie. Mots jouant sur les mots, choses jouant sur les choses, se livrent au marivaudage, dans le sens non péjoratif que ce mot prend chez Diderot : « style, propos, où l’on raffine sur le sentiment et l’expression » (lettre à Sophie Volland). Où la mise en scène du lieu par la chose, de la chose par le mot, les met en fête :


« Le lieu

est en liesse

dans un vase ».


Laurent Albarracin équilibre une tautologie comme on équilibre une équation chimique, comme en physique s’annulent deux forces opposées : le sable « amortit sa chute » et « absorbe sa saignée ».

La « folie herbeuse » n’est pas verbeuse, mais langue en herbe, « montée en verbe ». Les choses se roulent dans les mots, les mots se roulent dans les choses, sur un même plan, celui du poème. Les choses ont toujours l’avantage, un temps d’avance, qui fait de cette poésie l’une des moins suspectes de grandiloquence et de logomachie.

François Huglo → ICI





~ COMPTE RENDU de Pierre CAMPION ~


Le circuit court de la tautologie



Chroniqueur de la poésie qui se publie en ce moment, et lui-même éditeur de poésie, depuis plus de dix ans Laurent Albarracin se concentre pourtant sur sa propre écriture[1]. Sur un chemin qui ne ramène cependant ni à Ponge ni à la phénoménologie, il poursuit une œuvre dévouée aux choses ou plutôt à la chose même, à chacune prise singulièrement mais en son être, en cet être en lequel elle se ramasse, s'enveloppe et s'abîme.
La figure, non exclusive certes mais emblématique de cette écriture, c'est la tautologie — la mal aimée des poéticiens, et peut-être bien des poètes —, la figure qui se ferme elle aussi sur elle-même :
Dans toute chose — une sorte
de folle jeunesse pousse
la chose à faire
place nette à la chose

Dans l'effort que la chose oppose d'origine à toute qualification, dans le bloc d'être qu'elle oppose à toute dramatisation et à tout discours, la tautologie cherche pourtant à s'ouvrir un cheminement : un circuit court qui justement décrive le mouvement seul par lequel la chose se borne à la chose. Ce qui est à dire, appelons-le d'un mot barbare, c'est la mêmeté que la chose entretient avec elle-même, c'est ce genre de mouvement qui, la portant à l'immobilité, nous interdit de la penser par raisons et par discours, nous dissuade de la dire par une autre chose, et même nous défend de l'aimer. La tautologie est le chemin à établir là où il n'y a pas d'abord de chemin, ni entre la chose et nous, ni entre elle et les autres choses. S'il y a un périple à rendre, c'est celui qui la meut entre elle et elle-même.

Alors approcher la chose à pas de loup, essayer d'abord de la circonvenir quand même dans le réseau de quelque métaphore, puis tenter de capter son quant-à-soi désespérant dans le mouvement d'une tautologie. La mimer en esprit et dans la seule ressource de la langue, celle-ci aussi rebelle que les choses : la langue non plus ne nous appartient pas. Mimer le mouvement d'exclusion à notre égard que la chose — et la langue — entretiennent avec elles-mêmes. Esquisser une connaissance par la mimesis, celle-ci deux fois appliquée : au rapport que nous lui imposerons avec telle autre chose, à l'entente que nous lui voyons avec elle-même. En somme, faire le tour de la chose par le plus bref chemin possible : une circonspection de son alentour préparant sa circonlocution. C'est un art tout d'exécution.

Un art cependant d'autant plus difficile qu'il n'y a dans les choses nulle intention qui accrocherait la nôtre, nul lyrisme de leur part et même aucune ironie, nul point où faire jouer l'anthropomorphisme, et surtout nulle de ces négations dirigées contre notre esprit, lequel excellerait justement à les articuler, à les retourner, à les dialectiser, et même, dernière ruse de l'esprit fort, à les dissoudre et les dénier. Car alors il faudrait, allant jusqu'au bout de l'idéalisme, soutenir que les choses n'existent pas vraiment hors de l'esprit. Ce discours-là, plus répandu qu'on ne pense, trouve à chaque instant son échec : sans le vouloir et sans la moindre méchanceté, sans dérision, elles se rappellent à notre prétention, de manière quelquefois catastrophique. Voilà comme, sans le vouloir ni le savoir, les choses, oui, nous font la morale.

Du sable

Voici une prose du tas de sable, comme totalité indécomposable, du sable comme chose :
Le tas fait le tas qu'il est. Il ne cesse jamais de faire le tas dont il est le tas. Toujours le tasse et l'entasse, le tamise, l'aère et le rassemble. Le remodèle et l'étale à la vue. Le tas extirpe de soi de quoi s'en saupoudrer les sommets. Mine à ciel ouvert qu'un tas, avec son jeu de wagons à ses flancs qui viennent comme déverser des pentes à ses pentes. Le tas a l'air encore de répandre sur soi le sel du tas, comme un peu de feu et d'esprit qu'il insuffle au tas pour en soulever la pâte, le porter à la puissance du tas. En tout tas la matière est sa propre matière, et le tas la manière de ce tas.

Un déboulé de métaphores et de locutions, où l'on entrevoit, allusivement et sans cesse exprimée, la tautologie de « le tas est un tas ». Nulle part le mot de sable, mais tout nous dit : « le sable, c'est du sable », et que du sable l'on ne peut dire que cela, suivant de multiples occurrences et sous des formes variées. Ainsi :
Quel trésor n'est mieux caché
qu'en sa lourde opulence
qu'en son strict étalage
et dans le parfait roulement
de ses billes et tambours ?

Tout du sable clame
l'or du sable et l'enfouit
sous des chapes de clameurs

Aller au sable même — comme aller à l'eau même —, c'est écrire et récrire l'insaisissable ontologie du sable, laquelle certes ne doit rien à Husserl. Car le poète n'y est pas venu pour les besoins d'une logique qui voulait s'étendre à toutes les activités de l'esprit, ni pour opposer au cartésianisme une certaine philosophie de la conscience (Merleau-Ponty), mais par la fréquentation des choses et de leur « secret secret ». Ce n'est pas Ponge non plus. Car il n'y a ici ni certaine rage de l'expression, ni la définition-description, ni le monde muet qui serait notre seule patrie, mais plutôt l'espèce d'ontologie baroque que j'essaie de décrire. Et il n'y a pas à prendre le parti des choses, puisqu'elles se défendent très bien toutes seules.

De l'herbe

Autre chose, faite elle aussi d'innombrables entités et subsumée sous le nom féminin singulier de « l'herbe ». Et nouvelle prose ou déclaration générale, en exergue de la section du recueil dévolue à l'herbe en tant qu'herbe, et en explication de son titre :
« Herbe pour herbe », parce que tout ce qui est répond — et répond à ce qu'il est, par ce qu'il est, pour ce qu'il est — en étant. Parce que rien ne va qu'entaché d'inconvenance miraculeuse et tendant dès lors à se substituer à soi.
Et, en effet, elle répond à son nom :
J'utilise herbe pour
herbe — j'emploie
ce qui est
à ce qui est

Albarracin écrit ici la charte de la tautologie, qui va inspirer maint poème, le plus souvent des quatrains, dans lesquels une ou des métaphores conduisent à une tautologie :
On tire l'herbe à la verte paille
et c'est magie comme toujours
elle est l'herbe — incomparable
et semblable à soi

ou encore :
Herbe aussi ténue que tenace
il y a en elle quelque chose
qui s'échine et rebrousse —
il y a de l'herbe dans l'herbe

et puis encore (on a le choix) :
L'amble d'emblée de l'herbe —
le petit trot calme — les frissons
de foulage — la douce danse agitée
de l'herbe — l'herbe herbeuse herbeusement

Par une sorte de métonymie, toutes les choses qui touchent à l'herbe tombent sous la juridiction de la tautologie :
Le merle sautille
par-dessus ses bonds —
on dirait qu'il les évacue
les renvoie à leur merle

ou ceci, peut-être en écho à Mallarmé :
Qu'est-ce qu'une rose —
sinon une herbe
portée sur la beauté
et qui s'adonne à la rose

À l'énergie qui se dépense dans chaque chose à être ce qu'elle est, la tautologie répond par le déploiement de sa propre énergie — bref court-circuit. D'où viennent l'énergie et l'allégresse des choses à n'être que ce qu'elles sont ? Le poète n'a répondu que par les mots de miracle et d'inconvenance. D'où celles de la tautologie ? Serait-ce de cette tendance, dont Aristote fait état, qui pousse tout homme à connaître, par le mime de ce qui est — avec le plaisir particulier qu'il y prend ?

Pots, cruches, pichets

Mais voici bien tout autre chose : des objets usuels, ces récipients qui prennent le premier tiers du recueil. Massifs cette fois et solides, ces objets-là. Et le défi n'est plus le même.

Le fait
de la bouteille,
la bouteille
l'étaye
Sa contrainte
sur l'eau
n'effleure
pas l'eau

D'une part, si elle veut les dire en leur être, la tautologie devra les séparer de leur usage. D'autre part, puisque ce sont des contenants, il faudra surtout les distinguer de leurs contenus. Tâche délicate, on le pressent, qui consiste à briser un couple apparemment essentiel.

La forme d'une chose
recueille la chose : elle
a un geste pour nous
la dérober et c'est ce
geste seul qu'elle donne.
Par devers soi elle est
concentrée sur sa rosée.

Ici, le quatrain ne suffit plus : un bref discours prend le temps de se ponctuer, de se développer, de superposer la continuité de sa grammaire aux proclamations posées en fin de vers : de « elle », de « nous », de « c'est ce », de « elle est ». La situation est tendue, plus difficile encore qu'avec l'herbe et le sable : le conflit règne entre les figures. Alors que la métaphore accompagnait et amenait la tautologie, la métonymie du contenant au contenu la défie, ou bien elle défie la métonymie, ou pour le moins elle s'en méfie :

Le pot contient son mensonge
un peu comme une vérité qui ne serait
pas belle à boire
ou un démenti qu'il inflige
à ses flancs

Tel récit peut s'esquisser. Il s'est passé quelque chose, ainsi l'apparition du contenant par l'évacuation du contenu :
La jatte
la longue jatte
le beau jet de la jatte
retombée
jatte

Cela réalisé encore au dernier poème de cette section :
Verre
en lumière
sur la table
Ce qui été bu là
a été su ici,
est tu et à toi
maintenant

Ce qui apparaît là, c'est une mise à distance du poète, par le tutoiement à lui adressé et par la mise en gloire d'un contenant à lui opposé. Maintenant que le contenu a été vidé de l'un et absorbé par l'autre, ils se font face, le verre « en lumière » et celui qui a bu, chacun se détachant en sa forme même. Tableau. On quitte cette section sur une distinction et une réconciliation du contenant et du contenu, de la chose et de l'homme, par l'opération humaine de l'ingestion et de l'expression.

Pierre Campion → ICI





~ EXTRAITS SUR LE SITE POEZIBAO ~ 


[anthologie permanente] Laurent Albarracin


Laurent Albarracin publie Herbe pour herbe aux éditions Dernier Télégramme.

« Herbe pour herbe », parce que tout ce qui est répond – et répond à ce qu’il est, par ce qu’il est, pour ce qu’il est – en étant. Parce que rien ne va qu’entaché d’inconvenance miraculeuse et tendant dès lors à se substituer à soi.

Imaginons
la fleur des racines –
elle est
d’or

Chaque brin arrache une flamme
à la ressemblance – chaque brin
comme une broche piquée
au revers du même

J’utilise herbe pour
herbe – j’emploie
ce qui est
à ce qui est

./


Existerait – une herbe
si tendre si fraîche et frissonnante
qu’elle serait parcourue
d’un feu d’abeilles

L. Albarracin, extraits → SUITE ICI



♒ ♒

A propos de Laurent ALBARRACIN


回 Biographie, Bibliographie → ici


Ses derniers ouvrages :

• Le Citron métabolique, Le Grand os, Toulouse, 2013 → compte rendu ici

• Les Oiseaux, photomontages de Maëlle de Coux, Éditions des Deux Corps, Rennes, 2014 → compte rendu ici

• Fabulaux, dessins de Diane de Bournazel, Éditions Al Manar, Paris, 2014 → compte rendu ici

• Le Déluge ambigu suivi de Col des signes, frontispice de Jean-Pierre Paraggio, Pierre Mainard éditeur, Nérac, 2014 → compte rendu ici

• Mon étoile terreuse, dessins de Jean-Gilles Badaire, Circa 1924, Paris, 2014 → Compte rendu ici


Sa chronique de poésie → ici


Ses Éditions LE CADRAN LIGNÉ → Site ici


LE CADRAN LIGNÉ, 
« ÉDITEUR, AFFINITÉS ÉLECTIVES »

entretien de Philippe SAVARY avec Laurent ALBARRACIN, LE MATRICULE DES ANGES, septembre 2015 → compte rendu ici



► PARUTIONS SEPTEMBRE 2015 :

• Christian DUCOS, DANS L'INDIFFÉRENCE DE L'ARBRE, Septembre 2015, Éditions Le Cadran Ligné → compte rendu ici

• Alain ROUSSEL, UN SOUPÇON DE PRÉSENCE, Septembre 2015, Éditions Le Cadran Ligné → compte rendu ici




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