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dimanche 27 mai 2012

Laurent ALBARRACIN 'Le Secret secret', Flammarion, Collection poésie, mai 2012



Laurent ALBARRACIN 
'Le Secret secret', Flammarion
Dessin de couverture, Georges-Henri Morin

15,00 €


Parution ce mois de mai 2012, chez Flammarion, collection poésie, d'un superbe ensemble de poèmes de Laurent Albarracin. Ce poète à l'originalité affirmée et au registre subtil, excelle dans sa manière poétique 'travaillant' par passage et passage à nouveau, pour épuiser le contenu de la chose ou du concept. Une façon propre à l'auteur qui n'en rappelle pas moins, par certains côtés, celle de Roberto Juarroz, et fait aussi penser à l'univers de Magritte.

L'ouvrage de Laurent Albarracin est dilaté en trois grandes aventures du secret (Le Secret secret ; Les Armes découvertes ; La Branche cachée) riches d'images autant surprenantes qu'entraînantes, et réjouissantes :



~ Le Secret secret ~


Les yeux s'enquillent
lancent un millier de paupières
qui sont comme des gonds
apportés à tout.

Où qu'ils aillent ils font
faille, jointure et pelle.

Et sont huilés de lumière.

(p. 37)


~ Les Armes découvertes ~


Comme détale un coup de feu
l'onde, la croupe d'un lapin dans l'onde
ou la langue de frousse et de fourrure
qui darde au cul des biches

(p. 70)


~ La Branche cachée ~


Un vent souterrain amoncelle le très doux gris de la taupe dans la taupe, la taupe poussée là comme un nuage de la terre. Morte dans la main, elle semble le petit sac de sable résultant d'une longue grève du sable.

(p. 117)


◘ ◘


Les excellents articles 
d'Éric Chevillard 
et de Pierre Campion.

*

~ Éric Chevillard
' L'évidence poétique '
- Le Monde, 25/05/2012 - ~


«  Atelier de l'agneau / Le Corridor bleu / L'Air de l'eau / Simili Sky / L'Oie de Cravan / L'Attente / Dernier télégramme [. . .] liste des éditeurs qui ont publié Laurent Albarracin depuis une quinzaine d'années. Combien existe-t-il en France de ces microstructures qui, vaille que vaille et en dépit des lois du marché, défendent la poésie ? Toutes pourraient porter le nom de cette autre encore à laquelle Laurent Albarracin a confié des textes : les Éditions de Surcroît. Elles se développent dans les marges, éditent très artisanalement et à fonds perdus [. . .] s'appuyant sur des réseaux modestes et cependant suffisamment solides et fiables pour leur permettre de subsister. [. . .] C'est là [. . .] que la poésie persiste à ne pas mourir, s'invente et se renouvelle.

Ne l'oublions pas au moment de saluer Yves di Manno qui accueille aujourd'hui Laurent Albarracin dans la collection qu'il dirige chez Flammarion [. . .] et offre aux lecteurs davantage de chances de rencontrer ce poète remarquable dont l'oeuvre a ce premier mérite de nous rappeler [. . .] pourquoi la poésie est précieuse, pourquoi elle est essentielle : elle se donne d'abord comme le mode d'appréhension du monde par une conscience particulière qui parvient à formuler et donc à partager son expérience dans une langue conçue tout exprès. Quel profit pour le lecteur ! Au moins aussi fabuleux que de voir soudain toutes choses avec un oeil de mouche ou de tigre ; [. . .] nous voici dotés de palpes et de capteurs sensibles d'un genre nouveau. Dans le même temps, [. . .] tout ce qui était enfoui dans le connu apparaît à la lumière.

Dans le Secret secret, Laurent Albarracin retourne ainsi les écorces et les peaux : '' La fraîcheur de l'air sur le visage / dessine un visage à la fraîcheur ''. Voilà bien comme agit sa poésie. Elle ne révèle pas de grands mystères, elle plaque sur les choses leur enveloppe visible [. . .] pour les rendre à l'évidence. C'est une poésie concrète, une poésie pour l'objet, pour l'arbre, pour l'animal, d'où l'homme est banni avec ses sentiments et ses idées, son lyrisme et sa métaphysique, parce qu'on l'a trop entendu gémir et pontifier [. . .].

La poésie de Laurent Albarracin use volontiers de la tautologie, une tautologie féconde où l'on voit les choses naître à elles-mêmes, faire acte de présence, s'arracher à l'indéterminé, à ce brouillard qui les estompe et les indifférencie : '' La roue s'engendre sans cesse / de ne pas pouvoir se dérouler / ni sortir du ventre de la roue / (...) Et si la roue mourait / sa tête viendrait encore / à tomber entre ses cuisses. ''. On pense parfois à Malcolm de Chazal et à son Sens magique, pour cette lumière qui tombe sur les choses aussi rapidement que la foudre et qui les surprend comme à la toilette, dans leur nudité première : '' Le poisson est la sandale de qui marche dans sa tête. ''. L'image, souvent analogique, n'est jamais gratuite ni métaphorique. Laurent Albarracin propose des définitions plus sûres que celles de nos dictionnaires, débarrassées de toute l'arrogance humaine, de nos taxinomies abusives. [. . .]

Laurent Albarracin se penche sur ce monde blessé avec des gestes de soigneur : '' Il y a les miettes / et l'empressement des oiseaux / à comme recoudre le pain. ''. Sans cesse nous sommes sidérés par la précision et la justesse de ce regard qui réenchante le banal, non pas en lui inventant des qualités extraordinaires ni en l'observant à travers le vitrail de la vieille messe poétique mais en nous révélant plutôt ce qui saute aux yeux puis, sans doute alors, se cache dans nos cils : '' Voit-on jamais que la lumière dessine / la fameuse étoile à une branche ? '' [. . .]

Le monde fait peau neuve, son âme, son amande se dépouillent de leur rude écorce. [. . .] On en redemande : '' Les coquelicots font / de tout l'air un talus léger.'' »

Eric Chevillard – extraits - Le Monde, 25/05/2012


 Le 13 octobre 2012, à Saint-Malo, Laurent Albarracin a reçu le prix Georges Perros des Rencontres poétiques internationales de Bretagne, pour son livre Le Secret secret.



*

~ Pierre Campion
' Laurent Albarracin et le sens du secret
Poésie de la tautologie ' ~


Le Secret secret. Dans le titre, un vocable, redoublé. [. . .] Au cœur du secret, il y a encore du secret, dans lequel celui-ci se retire — comme substance et comme qualité.

[. . .] obscur et massif, le secret, et en chaque chose brillant par là même. Distinct, parce que pas clair :
L'éclatant n'est rien d'autre
que de l'obscur mis au jour (p. 130).

Ce n'est pas que le secret ne se dise pas — dans le titre, il se dit et, dans ce recueil, il se dit et se redit sans cesse —, mais ce sera sous la forme d'une formulation qui le redouble.

[. . .]

La figure qui dit la chose sans la diviser entre des substances ou l'orner de qualités et sans la renvoyer à d'autres choses, celle qui la redouble pour la dire suffisamment, c'est la tautologie (« le bras est bras », p. 16 ; « l'eau est l'eau », p. 52). La tautologie est la figure idéale du secret : elle le signifie, elle le constitue, elle le défend : « Le secret est gardé gardé » (p. 32). Mais ici, dans ce titre, ce qui se dit (le secret, en général) et redit (comme secret), c'est le statut de toutes les choses, envisagé lui-même comme une chose. [. . .]

[. . .]

Albarracin n'en a jamais fini avec le secret des choses, disons : avec la réalité des choses, avec l'épaisseur de leur épaisseur, avec l'évidence de leur évidence, avec l'immanence de leur mouvement.
Il tourne autour d'elles, il les provoque et il les pique légèrement au point où elles sont sensibles, il les promène en les tenant court à la longe, jusqu'à ce que, après un bref tour de piste, il les reprenne sous d'autres espèces et pour peu de temps… Là où elles sont sensibles, c'est-à-dire à la fois : en ce qui fait pour ainsi dire leur susceptibilité de chose (leur fierté, leur point d'honneur, leur ironie), et en leur présence concrète, en quoi elles tombent sous les sens… Presque au hasard des pages, on lit ceci :

[. . .]

Les nuages sont les nuages
de transporter leur rêverie enclose
ils en sont lourds et légers
ils en sont les nuages (p. 74),

[. . .]

et puis, pour finir, cette goutte saisie au moment où elle va tomber, et reprise quand elle recommence à se former en une autre rigoureusement semblable et distincte, les perles d'un collier continué en esprit :

La goutte d'eau perle pour ne rien
Elle s'élabore lentement
pour tomber dans le collier du perdu
comme un pur fruit dans sa lumière
comme un grain dans l'égrainé
comme un fait dans le défait (p. 64),
et alors on se dit : oui, c'est bien ça, et rien d'autre.

Deux figures principales dans le manège d'Albarracin, en apparence incompatibles : la métaphore et la tautologie. La première déporte telle chose vers telle autre chose (la finesse des feuilles d'arbre vers la simplicité de la pensée par la ténuité de la feuille d'or, ou d'aluminium, ou de cuivre…) ; la seconde boucle la chose sur elle-même à simple, double ou même triple tour. La métaphore est la plus fréquente, la tautologie est la plus fondamentale, et les deux s'emmêlent volontiers :
Les écailles sont les écailles
du grand peigne des poissons (p. 47).

La tautologie met en mouvement la chose par elle-même, avec elle et en elle, selon le circuit le plus court que la phrase puisse effectuer, celui qui porte la chose à son même : c'est encore un mouvement, un transit. Et puis, éventuellement, elle s'explicite en explication, par une métaphore :
L'eau est l'eau parce que l'eau
en permanence vient humecter l'eau
et passer une langue malicieuse
sur des lèvres délicieuses (p. 52).

La tautologie change les choses telles qu'en elles-mêmes, en s'efforçant de mimer le geste dérobé de la jalouse considération que chacune observe à l'égard de soi-même, et que j'appellerais bien la chose de la chose — Albarracin l'appelle son secret. [. . .]

[. . .] n'est-ce pas un mystère passionnant que nous nous impliquions dans les choses par ce que nous pensons, croyons, sentons comme leur secret, à chacune ? Dire que « le feu brûle[1] » ou que le secret est secret, c'est dire que le feu nous brûle et que le secret nous exclut. Du feu, on pourrait dire qu'il brûle la forêt, les animaux, l'hydrogène des étoiles les plus lointaines, et le feu lui-même, par nos contre-feux, mais on ne le pourrait que parce que cette propriété de brûler, somme toute particulière et accidentelle, regarde l'homme et sa peau : la tautologie et la métaphore sont des figures du bref discours que nous tenons, à chaque fois, devant les choses. Du secret des choses, on ne peut parler que parce que le secret sollicite notre sens de l'intellection et de l'appropriation : il l'inquiète, il le frustre et le fascine. Le secret n'est pas notre ami : « Un chemin de guerre entoure les choses […] une luisante coquille d'hostilité » (p. 78).

Telle est la forme que prend notre sens du secret. À vrai dire, si les choses (res) et les êtres (l'infinitif substantivé, multiplié et spécifié dans chacun de nos semblables) nous paraissent si jaloux de leur réalité, c'est que nous sommes jaloux du fait de leur pure et simple réalité, tant nous en manquons par nous-même.

Alors, cette profusion joyeuse d'images inattendues et presque toujours convaincantes, à la réflexion.
Le pont ne passe pas sur la rivière
ni la rivière sur le pont
mais la rivière tend
le pont comme un arc
et décoche la rivière
dans la demi-cible du pont
et la rivière sort de la rivière
passe le pont
et accède à la rivière
et le pont descend du pont
passe dans la rivière
et enjambe le pont. (p. 17)

[. . .]

Comment passe-t-on de la tautologie à la métaphore ? Je dirais : tout naturellement, à condition d'expliciter cette espèce de démarche naturelle par l'image intermédiaire de la métonymie. Albarracin repère les proximités, implications, innervations, complicités… que certaines choses entretiennent en nature entre elles (le pont et la rivière, le lit et la rivière ; le poisson dans le ruisseau ou dans la vase, la pagaie dans l'eau ; le ruisseau dans l'herbe, l'arbre dans l'air ; l'ivraie et le bon grain…), toutes ces appartenances signalées de poème en poème et en vertu desquelles chaque chose est comme chez elle dans la totalité des choses.

[...]

Encore, et avec enjambements entre les vers :
Si le coq frémit ainsi c'est que
tout le coq est la crête du coq
son cimier, sa houppe furieuse
la rutilante suture du coq et du coq
à cet endroit criant du monde (p. 99).


Car, bien sûr, toutes ces opérations poétiques se forment dans la langue, c'est-à-dire dans le système de choses langagières (phonèmes, lexèmes, sémantèmes, modèles phrastiques) où l'humain dit le secret — et situe une autre forme du secret, à défier lui aussi à tout moment, celui des interactions innombrables qu'un long et très ancien usage a formées ou rendues possibles : à faire jouer et rejouer le langage. [. . .]

[. . .]


Le secret n'est caché pour personne :
le loup le plus blanc
a les mâchoires de l'eau (p. 22)

La belle ambiguïté ! Parce que Personne n'a caché pour personne le secret dans les choses, tout le monde sait bien qu'il y a du secret dans toute chose.
Cependant, si le secret est connu comme le loup blanc, eh bien pourtant nous faisons tous nos efforts pour l'éluder, l'oublier : la chose du monde la mieux partagée, c'est le secret ; c'est aussi la moins avouée, à nous-même et entre nous. Prenant sur lui l'aveu, le poète se garde pourtant de crier au loup — bien vite on ne l'entendrait plus —, il se contente de rappeler à notre sens endormi du secret, doucement et à tout propos, la « tendresse implacable » des choses. »

Pierre Campion


►  Commentaire intégral de Pierre Campion → ici 


*

◘ Aller plus loin avec le poète Laurent Albarracin (ses publications ; ses Éditions Le Cadran ligné ; sa chronique de poésie ) → ici




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