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BLOG ART et POESIE : OÙ VA ÉCRIRE ? — POETE — © APPAIRAGES ART

samedi 2 avril 2011

Joël GAYRAUD, traduction inédite de 'L'INFINI' de Giacomo LEOPARDI – photo de Mario GIACOMELLI


« Je vois les images du poète, et à partir de ces images je cherche des émotions nouvelles, comme si je me laissais prendre par la main et conduire dans des chemins que je crois connaître, mais qu'en réalité je n'ai jamais parcourus. A partir de là certaines images, auparavant muettes, trouvent leur voix et leur respiration, et quand mon émotion me dit de presser sur le bouton, je sais qu'une équivalence existe, même si à première vue la beauté de l'image n'est pas évidente (. . . ). Une photographie n'est pas faite seulement de ce que tu vois, mais aussi de ce que ton imagination y ajoute (. . . ) » Mario Giacomelli




Paysage de la série L'Infini 
 Photo de Mario GIACOMELLI
en référence au poème de G. Leopardi



L'infini


Oui, j'ai toujours aimé ce coteau solitaire
et cette vive haie qui dérobe à la vue
de l'extrême horizon presque tout l'orbe immense.
C'est là que je me tiens, regardant en moi-même,
qu'en esprit je me crée des espaces sans bornes,
de surhumains silences, des gouffres de paix;
là mon cœur est bien près de céder aux effrois.
Lorsque j'entends le vent dans le feuillage bruire,
je mesure à sa voix le silence infini;
alors s'en vient à moi l'éternité des jours,
et les temps révolus, et cet âge présent
en sa vive rumeur. Et ainsi ma pensée
dans cette immensité vient se noyer : il n'est
rien de plus doux que m'abîmer en cette mer.

Giacomo Leopardi
(Traduit de l'italien par Joël Gayraud)


*


Giacomo Leopardi
son poème 'L'infini' traduit par Joël GAYRAUD


Giacomo Leopardi (Recanati 1798 - Naples 1937), l'un des plus grands poètes italiens, philosophe et moraliste, d'abord enfant prodige de dix ans passant, dès cet âge, sept années dans l'immense bibliothèque de son père, a appris tout seul en ce lieu d'études, le latin, le grec, l'hébreu et plusieurs langues dont l'anglais et le français. A seize ans, il a déjà écrit plusieurs essais, dont une Histoire de l'astronomie, puis à dix-neuf ans, il tient son Journal du premier amour, où il analyse avec la plus grande acuité le cheminement de la passion impossible dont il brûle pour sa cousine. Son oeuvre abondante et diversifiée : essais, traductions, traités, recueils de pensées, proses de fiction, journal philosophique (Zibaldone) mémoires, et poésie – cette dernière culminant dans un unique recueil de quarante et un poèmes, Les Chants (Canti) – est empreinte de son mal de vivre (« dans le néant moi-même », dit-il) dont il tire une vision sans concession de la condition humaine (« nullité des choses humaines ») mais en se gardant du désespoir intellectuel car l'homme doit refuser toute solution consolatrice pour assumer avec lucidité sa condition. Perçu comme « le poète du pessimisme », il éraille cependant avec ironie ce penchant, raillant lestement les travers de l'homme et de la société, notamment dans les Petites oeuvres morales (Operette Morali).

L'Infini (L'infinito), certainement son poème le plus connu, occupe une place à part, pour l'illumination et le bonheur qu'il procure. Une haie d'une colline de Recanati, obstacle à la vue d'un large horizon, et devenant stimulus pour l'imagination, a inspiré Giacomo Leopardi. La palissade naturelle s'opposant alors à une échappée visuelle dans l'espace, le poète s'adosse à lui-même pour s'ouvrir, par pensées en chaîne, en terrain d'expérience, et progressivement ouvrir vers l'infini, cet indéfini.

La remarquable traduction de ce poème par Joël Gayraud nous emporte dans l'espace témoigné (immensité sans limites), dans les sonorités dénouées-renouées (un silence et une paix sans précédent) et par suite, nous entraîne, en notre coeur « en effrois », dans une chute dans un inconnu imaginable, sinon autant dire inimaginable.
Et quand le vent, étalon-son, vient à briller à l'ampleur du temps viré-chassé qui a viré à tout-va (abolition du temps où présent, passé et avenir sont confondus), le vertige à l'exquisité vagabonde, en un précieux rendez-vous, est quelque chose prêtant à dire : il n'est d'important que d'aller où . . . où suis-je ? Cette interrogation étant représentée par « cette mer » délicieusement mobile / immobile et indéfinie, mais traitant encore du monde.  



Mario GIACOMELLI (1925-2000)
son Paysage de la Série L'Infini de G. Leopardi – Photo

« Le temps est sans cesse en mouvement dans mon appareil, dans les champs, dans la rue; le temps m'effraie, c'est le sujet de mes photos  » a confié Mario Giacomelli, tout d'abord peintre et poète (mais ayant par la suite détruit l'intégralité de ses toiles et poèmes), puis imprimeur de métier, et venu à la photographie dans le cadre de ses loisirs, sans se préoccuper de technique et de sophistication des appareils photos, son propre matériel en suite de son premier boîtier (un Comet Bencini), étant un appareil bricolé, après retrait de certaines pièces d'origine jugées inutiles, puis rafistolé avec du scotch, et formant selon ses propres termes : « une boîte sans rien », chargée volontairement, parfois, avec des pellicules périmées pour obtenir un résultat recherché.

Ses photograpies, toujours en noir et blanc sont attachées à des séries l'ayant mobilisé, chacune, en moyenne trois ans, et dont les thèmes explorent : la vieillesse, la souffrance, la terre, l'amour. Son activité dans l'imprimerie lui a laissé le goût des contrastes typographiques : blancs appuyés et noirs majorés (par utilisation d'un flash, plus que de nécessaire). L'effet obtenu dans les paysages '' aux lignes noires rehaussant une géométrie turbulente'' et dans les portraits ''semblant coupés au scalpel'', opère une déformation de la réalité. « Les noirs cachent, les blancs manifestent les formes, le monde sur la pellicule est un autre monde, où le paysage devient broderie ». Il réalise personnellement le développement et les tirages, nettoyant les négatifs avec ses doigts afin de '' leur communiquer un peu de lui-même ''. Ses photos à première vue réalistes, ne le sont pas; elles sont soulevées par en-dessous pour saisir la cruauté et la beauté du monde, mais avec parfois une insouciance ou ironie comme dans '' La Mer de mes récits'' vue d'avion avec ses chapelets de baigneurs et ses bateaux réduits à des timbres-poste. Parmi les nombreuses séries, on peut aussi retenir :

-Série ''La mort viendra et elle aura tes yeux'', la plus importante, sur l'hospice de son village natal Senigallia, avec une photo saisissante : la tête d'une vieille femme endormie évoquant une barque voguant sur le Styx. « Si ton regard se fixe un peu plus longtemps sur l'image, il ne reste plus ni vieille ni hospice, il n'y a qu'une mer blanche avec une barque qui flotte sur les vagues ».
« (. . . ) Je ne suis pas contre les vieux, ni contre l'hospice. Seulement contre le temps, ce présent qui n'existe jamais tout à fait, l'instant où nous parlons est fait un peu d'avant et un peu d'après, de passé et d'avenir. A l'hospice je le ressens plus douloureusement (. . . ) »
« Ces photos (. . .) j'y sens toute la rage des questions que je me pose : ''pourquoi vivre si la mort est si proche'' »

-Série sur les séminaristes, dont la célèbre photo, où ces derniers se donnant la main pour tourner en une ronde enfantine soulevant leurs soutanes en corolles noires sur le blanc immaculé de la neige, sera exposée dans le monde entier

-Série 'Prise de conscience de la nature' : elle va l'absorber toute sa vie. Mario Giacomelli, après avoir fait labourer des champs selon ses plans, les photographie d'en haut, en surplomb. Avec ses prises de vue aériennes : «  la terre n'est plus terre mais signe » et les images obtenues évoquent des tableaux. Il est considéré comme un précurseur du Land Art.

-Série en référence aux textes de poètes (Giacomo Leopardi, Eugenio Montale, Franseco Permunian), dont la Série 'L'Infinito de G. leopardi' à laquelle appartient la photo présentée ci-dessus, où les images sont conceptuelles ou abstraites.
« Je crois à l'abstraction, dans la mesure où elle me permet de m'approcher un peu plus du réel ».

Epris de poésie, Mario Giacomelli se moquait de faire une bonne photo, son objectif c'était « ce qui prend forme dans ma tête (. . . ), ce que j'essaie de photographier, c'est une pensée ».


NB : Les propos de Mario Giacomelli, sont extraits de son entretien, en 1987, avec le photographe Frank Horvat. L I E N → ici  



*



Joël GAYRAUD 
et Giacomo LEOPARDI


Le poète Joël Gayraud, grâce à ses traductions de nombreux ouvrages importants de G. Leopardi, a grandement contribué à rendre accessible, en France, à un large public, l'oeuvre de cet immense auteur, demeurée très longtemps confidentielle et connue, surtout, d'une élite intellectuelle.


Ouvrages de Giacomo Leopardi traduits par Joël Gayraud :


Aux Editions José CORTI, Paris :
-Mémoires de ma vie, trad. présenté et commenté par Joël Gayraud, 1999.



Aux Editions ALLIA, Paris :
-Petites œuvres morales, trad. par Joël Gayraud, présenté par Giorgio Colli, 1992.
Ouvrage de 300 pages constitué de récits où personnes célèbres, personnages fictifs, fantastiques (animaux, entités comme la Nature . . . ), mythologiques, s'expriment sur la condition humaine par des dialogues ou monologues satiriques sur fond de pessimisme philosophique.

EXTRAIT  - DIALOGUE DU TASSE ET DE SON DEMON FAMILIER (page 88) :

(. . .)

LE TASSE : (. . .) si le plaisir se trouve essentiellement dans les songes, comme les hommes naissent et vivent pour le seul plaisir du corps et de l'âme, ils devraient ne vivre que pour rêver; ce à quoi en vérité, je ne puis me résoudre.

LE DEMON : Tu t'y es déjà résolu puisque tu vis et que tu consens à vivre. Voyons qu'est-ce que le plaisir ? (. . .) Nul ne le connaît par l'expérience, mais uniquement par le raisonnement; le plaisir est un objet spéculatif, non réel; un désir, non un fait; un sentiment que l'homme conçoit par la pensée, mais qu'il n'éprouve pas; ou, pour mieux dire, un concept plutôt qu'un sentiment. Ne comprenez-vous pas qu'au moment du plaisir, l'eussiez-vous désiré de toutes vos forces et atteint au prix d'indicibles épreuves, la jouissance que vous ressentez en cet instant ne peut vous contenter et que vous ne cessez dès lors d'espérer une jouissance plus vive et plus vraie, dans laquelle consisterait réellement un plaisir ? Et qu'ainsi vous reportez perpétuellement dans le futur la satisfaction de vos désirs ? Mais le plaisir prend fin toujours trop tôt, sans jamais vous satisfaire, ne vous laissant pour tout bénéfice que l'espérance aveugle de jouir mieux et plus réellement une autre fois, et pour seule consolation que de feindre et de vous raconter à vous-même que vous avez joui, puis de le raconter aux autres, non par simple vanité, mais pour mieux vous en convaincre. Ainsi, celui qui consent à vivre ne le fait en somme sans autre fin et pour nul autre profit que de rêver, c'est-à-dire de croire qu'il a joui ou qu'il jouira, toutes choses aussi vaines que chimériques.

(. . .)

-Le Massacre des illusions, trad. par Joël Gayraud, présenté et commenté par Mario-Andrea Rigoni, 1993.

-Pensées, trad. par Joël Gayraud, éd. commentée par Cesare Galimberti, 1994.
EXTRAIT : XXVII « C'est se montrer bien peu sage et bien peu philosophe qu'entendre que la vie devienne toute sagesse et toute philosophie  ».

-Journal du premier amour, trad. et présenté par Joël Gayraud, 1994.

-La Théorie du plaisir, trad. par Joël Gayraud, présenté et commenté par Giorgio Panizza, 1994.

-Théorie des arts et des lettres, trad., présenté et commenté par Joël Gayraud, 1996.

-Lettre inédite de Giacomo Leopardi à Charlotte Bonaparte, présentée par Giorgio Panizza (trad. Joël Gayraud), 1996.


Aux Editions MILLE ET UNE NUITS, Paris :
-Eloge des oiseaux, trad. et présenté par Joël Gayraud, 1995.


°°°


Pour aller plus loin avec le poète Joël GAYRAUD, notamment retrouver la publication de ses ouvrages, et quelques-uns de ses textes → ici 
 : 


Isabelle Dalbe




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